Core, core plus, création de valeur, opportuniste : ces quatre familles ne décrivent pas des catégories d’immeubles mais des sources de rendement. Le loyer contractuel, l’amélioration de l’exploitation, la transformation de l’actif, la dislocation du marché. Savoir laquelle finance réellement la performance attendue est la première décision d’un investisseur, avant même le choix d’un quartier ou d’un type de bien.
Une grille de risque, pas un catalogue
Le classement d’un dossier ne dépend ni de la qualité apparente de l’immeuble ni de son adresse. Il dépend de l’endroit d’où viendra le rendement. Un immeuble de bureaux parfaitement situé et loué à un locataire solide relève du core. Le même immeuble, acquis avec deux étages vacants et un bail à renégocier, relève du core plus, parce que la performance dépendra d’un événement à provoquer et non d’un flux déjà contractualisé.
Cette grille détermine en cascade le niveau d’endettement supportable, l’horizon de détention, la compétence exigée du gestionnaire et la nature des aléas. Confondre les familles conduit à une erreur classique : appliquer à un actif de transformation le taux d’actualisation d’un actif sécurisé, et découvrir en cours de route que la marge de sécurité n’existait pas.
Core : le rendement contractuel sous contrainte de taux
La stratégie core recherche un actif de qualité, bien situé, loué durablement à un locataire de premier rang. Le rendement provient du loyer et de son indexation, non d’une intervention sur l’immeuble. Les taux de rendement prime en 2026 donnent la mesure de ce que le marché rémunère : 4,25 % sur les bureaux, 4,25 % sur les commerces, 4,00 % sur les pieds d’immeuble, 4,90 % sur les entrepôts, 5,75 % sur les locaux d’activité comme sur les centres commerciaux et les retail parks.
Ces niveaux se lisent en regard du coût de l’argent sans risque. L’OAT 10 ans a franchi 4 % en septembre 2026, un niveau inédit depuis 2009, et la tendance des taux est de nouveau haussière. Un pied d’immeuble acquis à 4,00 % offre donc un rendement courant voisin de celui d’une obligation d’État, tout en supportant un risque locatif, un risque de vacance et un risque de travaux.
La conclusion n’est pas qu’il faut renoncer au core, mais que la prime de risque ne se trouve plus dans le taux d’entrée. Elle doit être cherchée ailleurs : dans la durée ferme des baux, dans la qualité du sous-jacent locatif, dans la réversion possible du loyer et dans la capacité de l’actif à rester conforme aux exigences réglementaires sans capital supplémentaire.
Core plus : l’indexation et la relocation comme moteur
Le core plus accepte une part d’exécution : relouer une surface, renégocier une échéance, refaire des parties communes, améliorer un taux d’occupation. C’est aussi la famille où l’indexation devient un vrai sujet technique. L’indice des loyers commerciaux s’établit à 134,62 au quatrième trimestre 2025, publié le 24 mars 2026, puis à 135,26 au premier trimestre 2026.
Le choix de l’indice n’est pas indifférent. L’ILC s’applique aux activités commerciales et artisanales, l’ILAT aux activités tertiaires, bureaux, professions libérales, logistique et industrie légère. Une clause qui retient un indice inadapté à la destination stipulée au bail fragilise la révision et, avec elle, la trajectoire de loyer sur laquelle repose le plan d’investissement.
La révision reste encadrée par le plafonnement de l’article L145-38 du code de commerce, dont l’articulation avec la valeur locative et le déplafonnement conditionne l’essentiel de la création de valeur locative. Il faut noter que le dispositif temporaire de plafonnement lié à l’inflation a pris fin en mars 2024 et ne s’applique plus en 2026 : les clauses d’indexation retrouvent leur plein effet, dans les deux sens.
Création de valeur : le levier devenu réglementaire
Sur le résidentiel et le petit tertiaire, la création de valeur est aujourd’hui largement commandée par la performance énergétique. Le calendrier d’interdiction de mise en location est connu : classe G depuis le 1er janvier 2025, classe F au 1er janvier 2028, classe E au 1er janvier 2034 en métropole, avec un décalage outre-mer, G en 2028, F en 2031 et E en 2034. L’interdiction vise les nouveaux baux et les relocations, ce qui étale son effet dans le temps sans en réduire la portée.
Un point mérite une attention particulière. La réforme du DPE applicable au 1er janvier 2026 a abaissé le coefficient d’énergie primaire de l’électricité de 2,3 à 1,9. Environ 850 000 logements sortent du statut de passoire thermique sans aucun travaux, majoritairement des F devenus E et une part de G devenus F. Une décote acquise au titre d’une étiquette peut donc s’être évaporée par l’effet d’un calcul, sans que l’immeuble ait changé.
L’enseignement est double. L’investisseur qui achetait une décote énergétique doit vérifier sur quelle version du calcul repose l’étiquette qu’on lui présente. Celui qui vend un immeuble chauffé à l’électricité a intérêt à faire établir le DPE selon le calcul en vigueur. Rappelons que l’audit énergétique est obligatoire à la vente d’une maison individuelle ou d’un immeuble en monopropriété classé F ou G depuis le 1er avril 2023 et classé E depuis le 1er janvier 2025, qu’il propose au moins deux scénarios de travaux chiffrés et reste valable 5 ans, et que le DPE collectif est obligatoire dans toutes les monopropriétés depuis le 1er janvier 2026.
Opportuniste : ce que disent les volumes
La stratégie opportuniste vise la dislocation, la difficulté d’un vendeur, la restructuration lourde ou le changement complet d’usage. Elle suppose que le marché offre des points d’entrée, donc que la liquidité soit suffisante pour sortir. Les chiffres du premier semestre 2026 en immobilier d’entreprise banalisé invitent à la prudence : 6,75 Md€ investis, en hausse de 8 % sur un an, mais en repli de 29 % une fois retirée une opération de portefeuille de 2,3 Md€.
Le détail est plus net encore. Le premier trimestre 2026 a enregistré 1 860 M€ investis, contre 3 555 M€ un an plus tôt, soit un repli de 48 %. Les bureaux reculent de 22 % sur un an à 1,95 Md€, dont 84 % en Île-de-France, tandis que les commerces atteignent 813 M€, environ 40 % des volumes. Sur 229 transactions, 9 dépassent 100 M€, et le ticket moyen s’établit autour de 30 M€ en 2026 contre 17 M€ en 2023.
Un marché dont le ticket moyen augmente pendant que le nombre d’opérations se contracte est un marché polarisé : la liquidité se concentre sur les très grands actifs et sur les dossiers sans ambiguïté. Pour une stratégie opportuniste, cela signifie que la sortie doit être documentée avant l’entrée, et que la profondeur d’acquéreurs à l’horizon retenu compte autant que la décote obtenue. Les investisseurs internationaux représentent 45 % des volumes sur les bureaux, 55 % sur les commerces et 50 % sur la logistique, ce qui ajoute une sensibilité au change et aux arbitrages d’allocation mondiaux.
Les questions à poser avant de classer un dossier
Une note d’investissement se juge à la précision de ses réponses sur quelques points, davantage qu’à la qualité de ses hypothèses de revalorisation.
- d’où vient le rendement : loyer contractuel, réversion, relocation, transformation ou décote d’acquisition
- quelle est la durée ferme résiduelle des baux et l’indice retenu, ILC ou ILAT
- quel capital de travaux est nécessaire pour maintenir l’actif conforme et louable
- quelle est l’étiquette énergétique et sur quelle version du calcul elle repose
- qui sera l’acquéreur à la sortie, et combien d’opérations comparables se traitent chaque année
- quel écart subsiste entre le rendement d’entrée et le coût de la dette sur la durée de détention
Ce qu’il faut en retenir
La hiérarchie traditionnelle du risque reste valable, mais son échelle s’est déformée. Avec une OAT au-dessus de 4 % et des taux prime à 4,00 ou 4,25 % sur les meilleurs actifs, le core ne rémunère plus par son taux d’entrée mais par la solidité de son flux et la maîtrise de ses charges futures. Le core plus dépend d’une mécanique d’indexation et de révision qui exige une lecture fine des baux. La création de valeur s’est déplacée du chantier vers la conformité réglementaire.
Sur le résidentiel de prestige, le raisonnement se transpose. Le marché parisien progresse de 1,8 % sur douze mois et le segment du luxe de 2,5 à 3 %, avec environ 19 200 €/m² sur la tranche 3 à 5 M€ et 27 500 €/m² au-delà de 5 M€, une clientèle internationale représentant environ 60 % des transactions de luxe. Le rendement locatif n’y est pas le moteur : la performance vient de la rareté de l’emplacement et de la qualité de l’actif, ce qui relève d’une logique core assumée, adossée à un horizon long.
Le financement tranche souvent le débat. Le taux moyen sur 20 ans atteint 3,35 % en septembre 2026, les meilleurs profils obtenant 3,00 à 3,10 %, tandis que les baromètres de courtage s’échelonnent de 3,40 % à 3,54 %. Un écart de quelques dizaines de points de base entre le rendement d’un actif et le coût de sa dette ne laisse aucune marge à l’erreur d’exécution. Nous invitons donc à choisir la famille de stratégie avant de choisir l’immeuble, et à écarter tout dossier dont la thèse repose sur une compression future des taux.