La liquidité se lit dans les volumes
Un actif ne vaut que ce qu’un autre acquéreur acceptera d’en donner le jour où il faudra vendre. Cette évidence est rarement instruite au moment de l’achat, parce que l’attention se porte sur le prix et non sur le nombre de personnes susceptibles de le payer. C’est pourtant le volume, et non le prix, qui détermine le délai de vente.
Les ordres de grandeur nationaux le montrent bien. Le cumul sur douze mois atteint 949 000 transactions de logements anciens à fin mai 2026, en hausse de 5,7 % sur un an, contre 945 000 à fin décembre 2025. Dans le même temps, la FNAIM anticipait le 17 juin 2026 entre 900 000 et 920 000 ventes sur l’année 2026, soit un repli de 5 à 6 % par rapport à 2025. Le marché a touché un point bas en 2024 et les volumes restent inférieurs aux niveaux d’avant 2022.
Pendant ce temps, les prix bougent peu : les logements anciens progressent de 0,2 % au premier trimestre 2026 en France selon l’INSEE. La conclusion est contre-intuitive mais robuste. Un marché peut afficher des prix stables et rester difficile, parce que l’ajustement passe par les délais et par les retraits de vente plutôt que par les valeurs affichées.
Paris, une pyramide qui se rétrécit vite
À Paris, le prix médian des appartements anciens s’établit à 9 580 €/m² au premier trimestre 2026, en hausse de 1,2 % sur un an. Au dessus, la population d’acquéreurs se réduit brutalement. On dénombre environ 2 800 transactions par an au dessus de 1 M€, dont 800 à 900 seulement au dessus de 2 M€.
Poursuivons la logique. Le haut de gamme dans la tranche 3 à 5 M€ se traite autour de 19 200 €/m² en moyenne, le prestige au delà de 5 M€ autour de 27 500 €/m². Dans ces tranches, le nombre de ventes annuelles comparables, à arrondissement et typologie donnés, se compte en dizaines. Un défaut qui écarte un acquéreur sur trois ne fait pas perdre un tiers du marché : il fait passer la demande de quelques dizaines de candidats à quelques unités.
Un facteur amplifie cette étroitesse. Environ 60 % des transactions du segment de luxe parisien sont le fait d’une clientèle internationale. La demande de sortie dépend donc de variables extérieures au marché français, et un bien qui ne parle qu’à un acquéreur local se prive d’une majorité des acheteurs potentiels.
Les défauts qui coûtent à la revente
Certains défauts se négocient, d’autres éliminent. La distinction est simple : un défaut corrigible à coût connu se traduit par une décote, un défaut structurel supprime une part de la demande. Le plan appartient à la seconde catégorie. Couloirs excessifs, chambres exiguës, cuisine sans lien avec les réceptions, absence de suite parentale, pièces en enfilade sans dégagement : chacun de ces points écarte un profil d’acquéreur entier.
L’étage et la lumière produisent le même effet. Un rez-de-chaussée sombre sur cour, un étage élevé sans ascenseur, un vis-à-vis rapproché ou une exposition unique au nord restreignent la demande à un public précis, souvent plus sensible au prix. Un appartement traversant et lumineux conserve au contraire une demande large, ce qui se traduit moins par une prime que par un délai de vente maîtrisé.
Voici les points à tester avant l’achat, dans l’ordre où ils pèsent sur la revente.
- La distribution : nombre de chambres réellement utilisables et position de la cuisine.
- La lumière : exposition, vis-à-vis, hauteur des immeubles en face, caractère traversant.
- L’accès : ascenseur, étage, état de la cage et de l’entrée.
- Les charges de copropriété rapportées au standing réel de l’immeuble.
- Les travaux votés ou inscrits au plan pluriannuel et non encore appelés.
- L’étiquette énergétique et le mode de chauffage, au regard du calendrier locatif.
La copropriété, passif invisible
Une copropriété fragile pèse sur la revente plus sûrement qu’un défaut de plan, parce qu’elle est difficile à chiffrer pour l’acquéreur suivant. Des charges élevées sans contrepartie visible, un fonds de travaux sous-doté, un plan pluriannuel chargé, un impayé significatif ou une procédure en cours transforment une visite favorable en abandon.
La cohérence compte autant que le montant. Un immeuble de standing supporte des charges élevées si elles financent un gardiennage, un ascenseur entretenu et des parties communes tenues. Les mêmes charges sans service correspondant signalent une dérive de gestion. Les procès-verbaux des trois dernières assemblées générales permettent de trancher en une lecture.
Le volet énergétique s’ajoute à ce passif. La classe G est interdite à la location depuis le 1er janvier 2025, la classe F le sera au 1er janvier 2028 et la classe E au 1er janvier 2034, pour les nouveaux baux et les relocations. La réforme du diagnostic applicable au 1er janvier 2026, qui a abaissé le coefficient d’énergie primaire de l’électricité de 2,3 à 1,9 et fait sortir environ 850 000 logements du statut de passoire thermique sans travaux, a amélioré des étiquettes sans améliorer des bâtiments. Un acquéreur averti le sait et regarde la consommation, pas seulement la lettre.
Le prix d’entrée, première cause d’illiquidité
Beaucoup de biens se revendent mal pour une raison antérieure à leurs défauts : ils ont été achetés trop cher. Les frais d’acquisition aggravent cet écart initial. La loi de finances pour 2025 autorise les départements à porter le taux des droits de mutation de 4,50 % à 5,00 % du 1er avril 2025 au 30 avril 2028, et au 1er juin 2026 la quasi-totalité d’entre eux appliquent ce plafond, dont Paris et toute l’Île-de-France. Les droits de mutation représentant environ 70 % des frais de notaire dans l’ancien, les frais d’acquisition atteignent jusqu’à environ 8,5 % du prix.
L’arithmétique est sévère. Sur une acquisition de 3 000 000 € à Paris, les frais représentent environ 255 000 €. Il faut donc une progression du prix d’environ 8,5 % pour seulement revenir au prix de revient, avant honoraires de vente et avant fiscalité. Rapporté à une hausse du segment du luxe de 2,5 à 3 % sur douze mois, le délai de portage minimal se déduit sans difficulté.
La mémoire du cycle précédent rappelle que cette progression n’est pas acquise. Les prix parisiens ont reculé d’environ 8 % entre mi-2022 et fin 2024 avant de repartir, le marché parisien affichant aujourd’hui une progression de 1,8 % sur douze mois. Un prix d’achat mal calibré ne se corrige pas par le temps, il se corrige par une décote à la revente.
Le calendrier fiscal comme contrainte de sortie
La fiscalité de la plus-value fixe des seuils qui rigidifient la revente. L’imposition s’élève à 19 % au titre de l’impôt sur le revenu et 17,2 % de prélèvements sociaux. L’abattement pour durée de détention est de 6 % par an de la sixième à la vingt et unième année et de 4 % la vingt-deuxième, l’exonération d’impôt sur le revenu étant totale à 22 ans. Les prélèvements sociaux s’effacent plus lentement, 1,65 % par an à partir de la sixième année, avec exonération totale à 30 ans. Une surtaxe de 2 % à 6 % s’applique au delà de 50 000 € de plus-value imposable.
Deux forfaits atténuent l’assiette : un forfait travaux de 15 % du prix d’acquisition admis sans justificatif après 5 ans de détention, et un forfait de frais d’acquisition de 7,5 %. La résidence principale reste exonérée. Ces règles ne changent pas la liquidité d’un bien, mais elles changent le moment où son propriétaire acceptera de vendre, donc la profondeur réelle du marché à un instant donné.
Le coût du crédit joue dans le même sens du côté acheteur. Le taux moyen sur 20 ans ressort à 3,35 % en septembre 2026 selon l’Observatoire Crédit Logement/CSA, les baromètres de courtage allant de 3,40 % à 3,54 %, les meilleurs profils obtenant 3,00 à 3,10 %. L’OAT 10 ans a franchi 4 % en septembre 2026, niveau inédit depuis 2009, et la tendance est de nouveau haussière. Une remontée durable resserre la capacité d’emprunt des acquéreurs, et donc la demande de sortie.
Ce que nous vérifions avant d’accepter un prix
Notre méthode consiste à écrire, dès l’acquisition, le scénario de revente. Qui sera l’acquéreur suivant, dans quelle tranche de prix, avec quelles attentes, et combien de biens comparables lui seront proposés la même année. Lorsque cette description tient en trois lignes crédibles, la liquidité est raisonnable. Lorsqu’elle exige des hypothèses successives, elle ne l’est pas.
Cette analyse a des limites qu’il faut nommer. Elle ne prédit pas un prix futur et ne protège pas d’un retournement de cycle. Elle dépend de la sincérité des documents de copropriété, que seul l’examen du notaire permet de sécuriser, et d’un chiffrage de travaux qui relève d’un homme de l’art. Un conseil fiscaliste est nécessaire dès que la détention passe par une société ou s’inscrit dans une transmission.
Une dernière remarque sur l’atypique. La singularité est un facteur de valeur lorsqu’elle correspond à une demande identifiable, et un facteur d’illiquidité lorsqu’elle n’exprime que le goût du propriétaire précédent. La question n’est pas de savoir si le bien est rare, mais s’il est rare pour quelqu’un d’autre.